Une impression artisanale, qu'est ce que c'est ?

Image

Imprimer sans imprimante

Imprimante et Imprimeur partagent une même origine : Imprimere, soit appliquer en pressant. La façon dont les images et textes sont imprimés aujourd'hui ne tient pas tant de la pression exercée, ni meme d'un artisanat comme il l'a été par le passé. Dans une constante augmentation du nombre de données à apposer sur papier, nous pouvons louer l'arrivée de l'imprimante numérique. Des évolutions successives de l'équipement d'impression font qu'aujourd'hui, maitriser les procédés d'encrage importe moins que de remplacer une cartouche, appliquer la bonne pression sur la feuille ne signifie rien avec le jet d'encre. Quant à la gravure, elle passe dans le monde numérique. On peut même trouver des brush sur illustrator ou photoshop pour donner l'effet d'une estampe xylographique. Le 360° ultime. Le double flip.
Nous avons la possibilité d'imprimer facilement, quasi immédiatement et d'une manière fidèle ce dont nous avons besoin, pour un coût de quelques centimes par feuille.

Pourtant, comme d'autres avant moi, j'ai décidé de pratiquer des techniques aujourd'hui archaïques. De réintermédier mon rapport à l'image, de devoir attendre le temps de séchage, de passer des centaines d'heures à évider des zones blanches pour parvenir à un résultat au mieux approximatif. Pourquoi ?  Pour remettre l'humain au centre de cette pratique. Il n'est plus question de dépasser mon potentiel au moyen de technologies, mais plutôt d'abaisser le résultat au niveau de mes techniques. Cette forme devenant ainsi ce que je défininirais comme un art humain: où la machine demeure un outil simple, et s'y cantonne pour laisser toute liberté à l'esprit.

Créer des images uniques par des techniques combinées

Considérant que cet art est humain, il existe autant d'arts que de modes d'existence. Je ne peux donc pas parler de la façon dont on doit pratiquer mais seulement de la manière dont je pratique.
Mes impressions sont le fruit de plusieurs techniques qui au moyen âge et au début de l'époque moderne appartenaient à différents métiers.
Le graveur ne s'occupait pas du dessin: il représentait ce que l'on lui donnait à représenter. Je préfère débuter plus tôt dans la chaine créative, et commencer au dessin préparatoire pour finir par l'impression finale. Les trois étapes successives de cet art sont:
  • Le Dessin : Sur papier ou bien directement sur la planche, je dessine l'image que je désire graver. Comme la planche servira de matrice d'impression, le papier viendra s'apposer à l'envers sur celle ci: le dessin apparaitra donc inversée par rapport à l'image initiale. C'est une petite gymnastique mentale à garder en mémoire pour éviter les surprises (surtout s'il y a du texte). Après avoir reporté chaque trait sur la planche, je passe à la gravure
  • La Gravure : En utilisant des gouges et ciseaux, je viens enlever la matière pour laisser apparaitre les blancs, et laisser les zones noires intactes. Encore une fois, il s'agit de penser à l'envers: je ne grave pas la forme, je grave le vide laissé autour d'elle, en représentant l'image en la contourant. Il faut être particulièrement attentif: on peut toujours enlever de la matière, mais on ne peut en rajouter. La gravure demande beaucoup de temps, c'est pour cela que les grandes pièces prennent plusieurs centaines d'heures de travail. Une fois le bloc gravé, il est temps de passer à l'impression.
  • L'impression : Le bloc gravé est recouvert d'une encre épaisse (dont la texture est proche de celle d'une pâte) à l'aide d'un rouleau encreur, et répartie uniformément sur la plaque. Les parties évidées ne recevront pas d'encre, ce qui laissera les creux en blanc, tandis que les surfaces intactes seront couvertes de noir. Un papier est ensuite apposé sur la plaque, et pressé à la main contre la matrice pour récupérer l'encre.

Une fois que ces trois étapes sont passées, un premier tirage est fait, et il est enfin possible d'apporter quelques touches finales.
Malgré la possibilité de faire de nombreuses réimpressions, chaque exemplaire imprimé est unique, avec les aléas de l'étape d'impression. Le dépot d'encre, le placement du papier, l'humidité de la feuille, la pression apposée vont contribuer à donner une unicité à chaque exemplaire.

Sans aucune intervention numérique, chaque impression est le fruit de la main de l'homme, avec cette présence toute singulière d'imperfections qui donne à chaque estampe son identité.

Remettre l'art au centre du projet graphique

Créer des visuels dans le monde numérique est souvent régi par la double injonction d'innover pour capter le regard, et de rester identifiable pour ne pas perdre l'attention. Cette manière d'aborder le graphisme se ressent jusque dans la façon dont on créée les images, qui devient un art dans la manière de se placer au centre de l'attention fugace d'une audience, pendant les quelques dizièmes de seconde d'une ODV (Occasion de voir). L'art d'un visuel est un art contraint de se confronter à l'économie de marché. Concurrencer les autres par des visuels, c'est faire appel aux mêmes objectifs, et persiste la nécessité de suivre les codes en vigueur.

Ce genre d'impression manuelle y déroge en totalité. Il s'agit de prendre le temps de graver chaque détail, plutôt que d'en gagner. Chaque bloc est minutieusement gravé d'après un dessin réalisé à la main, de même que l'application de la feuille sur la plaque, qui est faite sans aucune presse mécanique.
A chaque étape, de petites imperfections vont participer au processus de création, et donner une variation singulière du dessin originel, dont l'estampe finalisée sera en partie le fruit des petits accidents au fil du cheminement créatif